L’interview de LIVING SMILE VIDYA.
FESTIVAL EVERYBODY 2026

Crédits photo : Ronja Bujard

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Living Smile Vidya est actrice, auteure et militante trans. Née dans le sud de l’Inde au sein de la communauté marginalisée dalit, assignée garçon à la naissance, elle vit désormais en Suisse depuis 2018. 

Sur scène, elle raconte son histoire intime et politique – l’exil, la transidentité et les mécanismes d’invisibilisation – en combinant humour, chant et danse. A l’occasion du Festival Everybody, elle présente son seul-en scène Introducing Living Smile Vidya, les 18 et 19 février au Carreau du Temple.

Peux-tu nous parler de ton nom, Living Smile Vidya ? D’où vient-il ? 

Je suis la première personne en Inde à avoir changé légalement à la fois de nom et de genre. En Inde, pour les personnes trans, les seules perspectives sont souvent la mendicité ou le travail du sexe. J’ai moi-même mendié pendant un temps. Puis j’ai voulu sortir de cela, travailler dans une entreprise “classique”. Mais trouver un emploi a été un combat permanent, notamment à cause des incohérences entre mon nom, mon genre et mes diplômes officiels.

C’est pour cela que j’ai voulu changer de nom. Et quand j’ai compris que j’avais cette possibilité, je me suis dit que ce nom devait être unique, universel, et raconter quelque chose de moi. 

Je voulais un nom qui me ressemble. J’ai choisi l’anglais, pour qu’il soit compréhensible partout. Smile existe aussi en tamoul, sous différentes formes. J’ai eu une enfance très difficile, presque insupportable. Aujourd’hui, je ne veux plus survivre, je veux vivre. Living Smile vient de là : vivre avec un sourire, ou au moins essayer.

Vidya était mon prénom avant le changement officiel. Il signifie «connaissance ». J’ai décidé de le garder. Techniquement, pour les démarches légales, il faut trois noms : prénom, deuxième prénom, nom de famille. Je ne voulais pas porter le nom de mon père. Ainsi est née Living Smile Vidya.

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Être puissante, est-ce un choix, une obligation ? Ton nom est-il une bannière pour ta nouvelle identité ?

Je ne sais pas. Honnêtement, je ne me sens pas puissante. J’ai souvent l’impression de jouer ce rôle. Mais ne pas être forte est un luxe que je n’ai pas. Je dois me battre pour tout : pour les choses les plus basiques comme pour les plus grandes.

Je suis quelqu’un de très timide, anxieuse, peureuse. Mais dans la vie, sur scène ou ailleurs, je dois donner l’image de la puissance. Je n’ai pas le choix. J’ai beaucoup de rêves. Je veux tout ce que les personnes cisgenres ont : une vie digne, du travail, des opportunités. Pour avoir ne serait-ce qu’un peu de tout cela, je dois me battre.

Introducing Living Smile Vidya ©Robin Junicke

Où puises-tu cette force de vivre ta vie si courageusement, si ouvertement ?

De l’éducation, avant tout. Et de la vie elle-même. Encore une fois : je n’ai pas le choix. Si je veux poursuivre mes rêves, je dois avancer, pousser, résister.

Même aujourd’hui, je dois encore lutter pour des choses simples : voyager, travailler, être invitée. Je suis demandeuse d’asile en Suisse, pas réfugiée. Je ne peux pas quitter le pays sans autorisation exceptionnelle, visas spéciaux. Tout est compliqué.

Mon rêve est simple : être actrice. Être sur scène, dans des films, dans des publicités. Que mon visage existe dans l’espace public. Mais je rêve aussi d’une chose encore plus simple : que ce soit facile. Pouvoir passer une audition sans que mon genre, mon corps, ma voix, ma peau ou mon poids soient des obstacles.

Je ne veux pas me battre en permanence. Je veux une vie calme, simple, digne. Pouvoir consacrer mon énergie à des combats importants, pas à réclamer des droits humains élémentaires comme vivre, travailler, gagner sa vie, être en sécurité.

Aujourd’hui, tu es considérée comme une activiste sur la scène européenne. Comment vis-tu cette responsabilité ?

Je ne me définis pas vraiment comme activiste. Être trans, dalit, ou minoritaire ne devrait pas être une identité politique. Mais pour beaucoup d’entre nous, il n’y a pas le choix. Quand on est confronté à l’injustice, on doit réagir.

Si le monde avait été juste dès le départ, il n’y aurait pas besoin de militants. Mais ce n’est pas le cas. Certaines vies sont rendues plus vulnérables que d’autres. Moi, je viens d’une famille très pauvre. Je suis la première diplômée de ma famille.

J’avais beaucoup de rêves : devenir chercheuse, linguiste, actrice, artiste, politicienne. Et tout cela m’a été retiré uniquement à cause de mon genre. Être contrainte de mendier, de perdre toute dignité, simplement pour être moi-même, c’est quelque chose que je ne peux pas accepter.

Je suis trans. Je suis dalit. Et au sein même des dalits, je fais partie des plus marginalisées. Je suis, comme je dis souvent, un « pack diversité ambulant » : brune, dalit, queer, grosse, demandeuse d’asile, artiste. Avec tout cela, je ne peux pas rester silencieuse.

Introducing Living Smile Vidya ©Robin Junicke

Comment les arts – théâtre, danse, chant – sont entrés dans ta vie ? Quels rôles ont-ils joués ?

Depuis toute petite, je voulais être actrice. J’imitais les actrices de films. Je jouais tous les rôles, dans ma tête. C’est aussi comme cela que j’ai exploré mon genre, avant même de comprendre que j’étais trans.

Plus tard, j’ai découvert le théâtre contemporain au Tamil Nadu. J’ai commencé par travailler avec de nombreux metteurs en scène, sans formation réelle. Puis j’ai obtenu une bourse pour étudier le théâtre physique et l’improvisation à Londres.

Aujourd’hui, je considère l’art comme un métier. Je veux simplement être bonne dans mon travail. Être vue pour mes qualités artistiques. Être auditionnée. Le reste viendra ou non. Mais au moins, y avoir accès.

Que verra-t-on au Carreau du Temple lors de ta performance en février ?

Vous allez découvrir une part de moi — de mon histoire, d’une Inde à laquelle on ne pense pas spontanément. Vous allez entendre quelque chose de l’expérience trans, et aussi de ce que signifie être demandeuse d’asile dans un pays européen.

Ce sont des réalités que l’on connaît souvent de loin, de manière abstraite. Là, il s’agit de les regarder de plus près.

Ce sont des expériences profondément tristes, bien sûr. Mais je ne veux pas plomber votre soirée, ni gâcher cette heure passée ensemble. Vous pourrez respirer, rire avec moi, tout en approchant une existence différente, une vie que l’on ne voit pas habituellement.

Et peut-être repartir avec davantage d’empathie pour les minorités.

Introducing Living Smile Vidya ©Robin Junicke

Quel est, selon toi, le pouvoir de l’art ?

Les histoires ont toujours façonné l’humanité. L’art transmet, relie, apaise, dérange. Il maintient l’équilibre dans un monde chaotique. Il peut nous mettre en colère, nous faire rire, nous émouvoir. Pour moi, l’art empêche l’humanité de sombrer complètement.

Mais très simplement aussi : j’aime l’art comme profession. Rien de plus.

Quand tu as commencé ton travail d’artiste, que voulais-tu dire ou montrer au monde à travers ton art ?

Je voulais simplement prouver que j’étais une bonne actrice.

Au début, je voyais l’art comme quelque chose de très global, presque idéalisé. Être artiste, faire du théâtre, c’était une manière d’être quelqu’un d’important.

Aujourd’hui, je vois les choses autrement. Pour moi, le théâtre, la performance, c’est un métier. 

Et puis il y a aussi cette part militante en moi : représenter un corps trans, une personne trans. 

Introducing Living Smile Vidya ©Ronja Bujard

Qu’est-ce qui te surprend encore dans la manière dont les sociétés traitent le genre, l’identité, l’appartenance ?

Je ne sais pas vraiment comment répondre, parce que là d’où je viens, en Inde, le genre est absolument central. Tout est une question de genre. Tout. Je viens d’une société très patriarcale, très stéréotypée, profondément conditionnée par le genre.

Aujourd’hui, je vis en Suisse. Mais ma vie y est très limitée : mon travail, mes amis, mon cercle sont presque exclusivement liés au théâtre et aux arts. Et dans ces milieux-là, le genre est moins une question. Du coup, mon expérience actuelle est un peu une bulle.

La réalité est bien plus vaste. Ailleurs, c’est parfois encore pire. Dans certains endroits, les choses changent. Dans d’autres, non. Certaines personnes évoluent, d’autres pas. Je ne peux donc pas répondre uniquement à partir de mon vécu actuel.

Mais, à titre personnel, je pense qu’un jour, le genre deviendra presque une blague. Un hobby pour quelques personnes excentriques. J’ai lu quelque part que le genre devrait être la dernière chose dont nous ayons à nous préoccuper. Je suis assez d’accord avec cela.

Quelle place la danse occupe-t-elle dans ton travail ?

En réalité, je ne me considère pas comme danseuse.

Ce que je fais vient surtout de la danse des films indiens. C’est avec cela que j’ai grandi. Parfois, je danse pour exprimer l’enfant que j’étais, seule dans ma chambre. C’est ainsi que naissent mes petites pièces dansées.

Je ne sais pas vraiment ce qu’est la danse. Beaucoup de personnes perçoivent ma danse comme de grande qualité parce que la fdanse issue du cinéma indien est peu connue en Europe. J’ai parfois le sentiment de « tromper » le public européen.

Je bouge mon corps, et j’aime ça. Je ne cherche pas la perfection, ni une chorégraphie impeccable, ni quelque chose de formaté, comme sur TikTok. Je suis dans l’instant et j’y prends du plaisir.

Dans ma tête, je danse très bien. Après, c’est à vous de me le dire. Dans tous les cas, j’aime vraiment danser.

Souhaites-tu ajouter quelque chose ? Dire quelque chose à tes parents, ou à l’enfant que tu étais ?

Mon enfance n’a pas été joyeuse. Elle a été horrible. Alors non, je préfère ne pas revenir là-dessus.

Mais le théâtre, la danse, le fait de jouer, de lire, tout cela m’a sauvée. Cela m’a protégée de pensées suicidaires. Cela m’a permis de garder des rêves, et de l’espoir.

C’est tout ce que je peux dire.

Introducing Living Smile Vidya ©Ronja Bujard
Propos recueillis par Dorothée de Cabissole. 

Interview réalisée en partenariat avec le Festival Everybody 2026 – Carreau du Temple.

Dorothée de CabisSole

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