GRAND PORTRAIT ALAN LUCIEN ØYEN

Crédits photo : Antigone © Karol Jarek

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Chorégraphe, metteur en scène et auteur, Alan Lucien Øyen est l’un des artistes norvégiens les plus reconnus sur la scène internationale. Dans son travail, l’intime, les récits et les relations humaines occupent une place centrale. Il mêle danse et théâtre pour créer des œuvres où les corps racontent autant que les mots.

Alors que sa pièce Antigone est présentée au Théâtre de la Ville de Paris du 1er au 7 octobre 2026, entrons dans l’univers d’un artiste qui, depuis ses débuts, ne cesse de brouiller les frontières entre les disciplines.

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Son parcours : de l’interprète au créateur

Alan Lucien Øyen grandit à Bergen, en Norvège, dans un environnement où le théâtre occupe une place importante. Son père travaille comme habilleur au Den Nationale Scene, le théâtre national de Bergen. Dès l’âge de sept ans, Alan Lucien Øyen assiste aux spectacles et découvre les grands classiques tout comme les écritures contemporaines. 

À 17 ans, il quitte Bergen pour étudier la danse auprès du maître de ballet hongrois Peter Tornev. Il poursuit ensuite sa formation à l’École nationale d’Art d’Oslo, avant de rejoindre Carte Blanche, la compagnie nationale de danse contemporaine de Norvège. Quelques années plus tard, il part à Cologne et intègre la compagnie Pretty Ugly d’Amanda Miller.

Portrait d’Alan Lucien Oyen

Mais après plusieurs années comme interprète, une autre envie apparaît : créer.
En 2004, il signe Excerpts of citation without context, un premier solo inspiré de l’essai Écran Total de Jean Baudrillard. Il y explore déjà une société saturée d’informations, un thème qui annonce son intérêt pour les récits contemporains et les rapports entre l’individu et son environnement.
Deux ans plus tard, en 2006, il fonde Winter Guests à Oslo, une compagnie qui réunit acteurs, danseurs, écrivains, scénographes et techniciens. Dès lors, les frontières entre les disciplines deviennent moins importantes. Ce qui compte, c’est ce qu’elles permettent de raconter.

Depuis, Alan Lucien Øyen crée pour de nombreuses institutions internationales. Il devient chorégraphe résident du Norwegian National Ballet en 2013 et travaille par exemple avec le Tanztheater Wuppertal, pour lequel il signe Bon Voyage, Bob et Antigone, mais aussi avec le Ballet de l’Opéra de Paris pour Cri de cœur, l’Opera Ballet Vlaanderen pour Rusalka et le Norwegian National Opera & Ballet pour The Hamlet Complex.

Le style d’Alan Lucien Øyen 

Quand le mouvement devient récit

Le travail d’Alan Lucien Øyen se construit à partir de récits. Pas forcément une histoire racontée de manière linéaire, mais des personnages, des souvenirs, des situations, des fragments de vie qui trouvent leur place dans le mouvement. La danse y côtoie souvent la parole, la vidéo et la mise en scène, mais ces différents éléments ne sont pas simplement juxtaposés : ils participent tous à la construction de l’œuvre.

Cette place donnée au récit apparaît déjà dans Coelacanth, une pièce de près de six heures coécrite avec l’auteur Andrew Wale. Plusieurs histoires et personnages s’y croisent, dans une forme qui emprunte autant au théâtre qu’à la danse. Alan Lucien Øyen développe ainsi une écriture où le mouvement peut prolonger une situation, donner une épaisseur à un personnage ou faire avancer un récit.
La pièce reçoit le prix Hedda de la meilleure œuvre originale, l’un des principaux prix du théâtre norvégien.

Cette manière de faire circuler le récit entre les corps, les mots et les images se retrouve également dans Nothing Personal, une pièce décrite par Winter Guests comme une rencontre très cinématographique entre danse et théâtre, autour des tragédies et des tendresses de notre époque. La vidéo et l’esthétique du cinéma prennent alors une place importante dans le langage scénique du chorégraphe norvégien.

Antigone © Karol Jarek

L’humain au centre de la création

Mais ses histoires ne se construisent pas uniquement à partir d’un texte ou d’une idée préalable. Elles naissent aussi des personnes présentes dans le studio.

Pour Bon Voyage, Bob, créé en 2018 avec les danseurs du Tanztheater Wuppertal, Alan Lucien Øyen part notamment des souvenirs, des rencontres et de l’intimité qui apparaissent au cours du processus. Ce que les interprètes apportent devient progressivement une matière pour la pièce.
Pour Alan Lucien Øyen, les danseurs peuvent arriver en studio sans savoir exactement ce qu’ils vont faire. Ils peuvent inventer, essayer, jouer. Cette liberté implique aussi une responsabilité aux interprètes : celle de participer réellement à la création.

D’une pièce à l’autre, le récit et l’humain restent au centre de son travail. C’est peut-être là que se trouve la singularité de son travail : ne pas choisir entre raconter une histoire et faire danser, mais faire de l’un la matière de l’autre.

Rencontre avec Alan Lucien Øyen

Voici quelques extraits de l’échange entre Alan Lucien Øyen et Tous Danseurs, enregistré en septembre 2026 à l’occasion de la présentation de sa pièce Antigone au Théâtre de la Ville.

Dorothée : Que signifie la danse pour toi aujourd’hui ?
Alan Lucien Øyen : La danse c’est le mouvement. C’est l’une des expressions les plus naturelles que nous ayons et c’est une façon de communiquer sans les mots, de raconter une histoire avec les épaules et nos visages… Je suis fasciné par le langage du corps en général. Pour moi, il y a une véritable physicalité dans l’expérience de la danse. Et même si l’on retrouve cela dans d’autres arts, la danse a quelque chose de particulier : lorsqu’elle nous atteint, elle vous émeut. Et c’est quelque chose de très spécial. 

Dorothée : Que cherches-tu lorsque tu crées une nouvelle pièce ?
Alan Lucien Øyen :  À chaque fois que je commence une nouvelle pièce, c’est terrifiant. C’est comme si je ne l’avais jamais fait auparavant. Il faut simplement faire confiance au processus.
Avant tout, je cherche l’expression humaine. C’est la seule chose qui m’importe. Je pense que les êtres humains sont beaux et que nous sommes compliqués dans notre manière de communiquer. J’essaie donc de comprendre ce qui fait de nous des êtres humains.
La sincérité est très importante pour moi. Lorsque je m’assois dans le public, peu importe ce que je vois et si c’est mon travail ou non, j’espère toujours que ce sera quelque chose de sincère, auquel je peux croire, et qui m’enseigne quelque chose sur moi-même en tant qu’être humain.
Je pense que c’est ce que nous espérons créer à travers nos œuvres. Et je dis « nous » parce que je ne peux pas prétendre créer une œuvre d’art vivant seul : c’est un effort collectif. Une création est faite par beaucoup de personnes et, on l’espère, pour beaucoup de personnes. 

Antigone © Karol Jarek

Dorothée : Parlons d’Antigone, ton Antigone. Tu as également travaillé avec des danseurs de Wuppertal.
Alan Lucien Øyen : Oui, j’ai eu la chance de pouvoir inviter certains danseurs que je connais très bien et avec lesquels nous avions envie de créer ensemble. J’ai pensé à Antigone parce que le récit existait déjà et offrait une base de travail. Il y a quelque chose d’intéressant dans le fait de reprendre une histoire qui existe déjà, qui n’est donc pas entièrement libre et qui impose certaines limites.
J’avais eu l’occasion de mettre la pièce de théâtre en scène juste avant de travailler avec les danseurs. J’ai trouvé intéressant que tout le monde ait envie de travailler sur Antigone. Et bien sûr, on comprend pourquoi : cette histoire parle directement de notre époque.
C’est une histoire sur l’abus du pouvoir, lorsque la personne qui l’exerce ne parvient pas à le faire avec dignité et respect. Et le prix à payer, c’est la dignité humaine, avec des conséquences qui peuvent être extrêmes. Je pense que le monde dans lequel nous vivons est proche d’arriver au même endroit. Le débat politique et le discours public sont devenus extrêmement polarisés, les gens ne s’écoutent plus et il n’y a plus de véritable échange.
Ce qui est remarquable dans cette pièce, comme dans beaucoup de pièces grecques, c’est qu’elles sont aussi des débats : des débats philosophiques sur le pouvoir, l’autorité et la dignité humaine.

Avec Antigone, Alan Lucien Øyen semble ainsi poursuivre ce qui traverse son travail depuis ses débuts : chercher, à travers le mouvement, le texte et les interprètes, ce qui se joue derrière les histoires que nous racontons. Une manière de faire de la scène un espace où les corps racontent, questionnent et, parfois, tentent de réparer.

Lecture à compléter avec le podcast d’Alan Lucien Øyen – EP. 322

Théa Breso

Théa danse depuis le plus jeune âge. Désormais danseuse pluri-disciplinaire, elle rêve d’une vie de danse et de voyage.
Depuis peu, elle enrichit sa pratique en posant des mots sur son art.
Les studios et les salles de spectacle sont un peu comme la continuité de son appartement.

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