Mourad Merzouki, artisan d’un hip-hop aux mille visages
Crédits photo : La couleur de la grenade – Julie Cherki
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À l’occasion des trente ans de la compagnie Käfig, Tous Danseurs dédie le mois d’avril à Mourad Merzouki et à sa compagnie, à travers des articles et des interviews inédites.
Mourad Merzouki est une figure incontournable du hip-hop, il a durablement transformé la place de cette danse sur les scènes contemporaines.
Avec la compagnie Käfig, il développe depuis plus de trente ans un hip-hop singulier, entre culture populaire et institutions artistiques, de la rue à la scène, entre virtuosité physique et poésie visuelle.
Cet article retrace les grandes étapes de son parcours à travers plusieurs créations.
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Une jeunesse entre arts martiaux, cirque et hip-hop
Né en 1973 à Lyon, Mourad Merzouki grandit à Saint-Priest. Il y découvre très tôt le mouvement à travers les arts martiaux, la boxe et se forme aux arts du cirque. Ces pratiques développent son goût du spectacle et un rapport exigeant au corps : rigueur, répétition, maîtrise et dépassement de soi.
A l’adolescence, un basculement s’opère : l’émission H.I.P H.O.P, présentée par Sidney sur TF1, éveille sa vocation pour le hip-hop qu’il pratique sur le parvis de l’Opéra de Lyon avec ses amis. Il découvre une danse libre, improvisée et collective. Le mouvement devient un espace d’expression, et non plus seulement d’entrainement.
Accrorap : du groupe à la scène
En 1989, il fonde avec Kader Attou, Eric Mezino et Chaouki Saïd, la compagnie Accrorap.
Ce collectif marque le passage de la danse de rue à une première structuration artistique. L’énergie collective, l’amitié et le partage constituent le socle de cette aventure.

Käfig : écrire le hip-hop
Ce désir de création l’amène à fonder sa propre compagnie en 1996 : Käfig.
“Käfig”, qui signifie “cage” en arabe comme en allemand, évoque l’enfermement et le désir de liberté. Cette contradiction résume l’enjeu de la recherche de Mourad Merzouki : structurer sans enfermer.
Avec sa compagnie, le chorégraphe passe d’une pratique improvisée à une véritable écriture chorégraphique. En termes de processus créatif, il construit ses spectacles comme des tableaux, avec une logique presque narrative.
De la rue à l’institution : la reconnaissance du hip-hop
Le parcours de Mourad Merzouki accompagne l’évolution du hip-hop dans le paysage culturel français.
En 2009, il est nommé directeur du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne. Cette nomination marque l’intégration du hip-hop dans les institutions chorégraphiques françaises, longtemps marginalisées dans les circuits artistiques.
Parallèlement, il s’installe à Bron au centre chorégraphique Pôle Pik et contribue au développement des festivals Karavel et Kalypso, devenus des rendez-vous incontournables de la danse hip-hop.
Son engagement vise à diffuser une danse accessible au plus grand nombre, à soutenir l’émergence de nouvelles générations de chorégraphes. Il place la danse là où nous ne l’attendons pas.

Des dates, pour mieux comprendre le parcours de Mourad Merzouki
1989 : Création de la compagnie Accrorap avec Kader Attou, Eric Mezino et Chaouki Saïd
1994 : Succès du spectacle Athina à la Biennale de la danse de Lyon
1996 : Tournée de la création Käfig et fondation de la compagnie Käfig
1998 : Création de Récital
2004 : Prix du meilleur chorégraphe au festival international de danse de Wolfsburg
2004 : La Cuisine avec Claudia Stavisky
2006 : Création de Terrain Vague
2007 : Création du festival Karavel à Bron
2008 : Création de Tricôté et de Agwa
2009 : Directeur du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne
2010 : Création de Boxe Boxe
2011 : Officier des Arts et des Lettres
2012 : Création de Yo Gee Ti, à Taïwan
2012 : Chevalier de la Légion d’honneur
2013 : Création du festival Kalypso
2014 : Création de Pixel
2018 : Création de Vertikal et de Folia
2020 : Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres
2021 : Création de Zéphyr
2024 : Création de Beauséjour
2025 : Création de Babel
L’interdisciplinarité: une hybridation de l’esthétique hip-hop
Le travail de Mourad Merzouki repose sur la rencontre entre plusieurs disciplines.
Dans ses œuvres, hip-hop, cirque, arts martiaux, musiques, vidéos, théâtre et scénographies cohabitent. L’enjeu est de sortir le hip-hop des clichés et de l’ouvrir à d’autres horizons sans renier les racines sociales et culturelles du hip-hop.
Avec Mourad Merzouki, chaque pièce est un laboratoire. Danseurs, éclairagistes, scénographes et musiciens travaillent ensemble afin de créer de nouveaux imaginaires.
Le Théâtre avec Claudia Stavisky : La cuisine (2004)
Mourad Merzouki s’aventure sur le terrain du théâtre aux côtés de la metteuse en scène Claudia Stavisky.
Dans La Cuisine, les gestes du quotidien liés à l’univers culinaire sont organisés en séquences rythmées et répétitives, mettant en jeu la coordination des interprètes, le rapport au tempo et l’occupation de l’espace. La chorégraphie y intègre également des éléments du langage hip-hop propre à Merzouki.
Mourad Merzouki explore ainsi une nouvelle manière de construire une œuvre, où le corps dialogue avec les mots, avec une histoire et une dramaturgie. Cette recherche se prolongera dans d’autres projets comme L’Âge d’or (2006) ou Jojo au bord du monde (2008).
> Découvrez l’interview avec Claudia Stavisky dans l’épisode 308 de Tous Danseurs
Les arts numériques avec Adrien Mondot et Claire Bardainne : Pixel (2014)
Au XXIe siècle, à l’ère où l’image fait partie intégrante de notre quotidien, Mourad Merzouki choisit de faire dialoguer les arts numériques avec la danse hip-hop en s’entourant des digital designers Adrien Mondot et Claire Bardainne.
Les danseurs doivent alors composer avec ce partenaire impalpable. Les projections numériques, les images interactives, la danse hip-hop, la contorsion et la musique d’Armand Amar se répondent sans jamais prendre le dessus les unes sur les autres. Ensemble, ils créent un univers immersif où le réel et le virtuel se confondent pour laisser place au rêve.
La musique avec Franck-Emmanuel Comte : Folia (2018)
Avec Folia, Mourad Merzouki poursuit sa recherche de rencontres inattendues. Il y croise les rythmes populaires des tarentelles italiennes avec les musiciens du Concert de l’Hostel Dieu.
Sur scène, hip-hop, danse contemporaine, danse classique et figure du derviche tourneur se mêlent, tandis que la musique baroque dialogue avec des sonorités électroniques.
Un des enjeux majeurs de la pièce est de rendre invisible la frontière entre danseurs et musiciens, intégrés à la chorégraphie. Comme le souligne Franck-Emmanuel Comte, Folia est un voyage entre répertoire baroque et musiques actuelles, entre tradition et création.
> Découvrez l’interview de Franck-Emmanuel Comte sur Tous Danseurs
La danse verticale avec Vertikal (2018)
Avec Vertikal, Mourad Merzouki explore un nouvel espace : la verticalité. Créée avec la compagnie Retouramont et le scénographe Benjamin Lebreton, la pièce transforme le mur en terrain de jeu chorégraphique.
Tout est repensé : le mouvement défie la gravité, les corps chutent, s’élèvent et se suspendent. L’espace s’ouvre à de nouvelles possibilités et le rapport au sol, essentiel dans le hip-hop, est profondément transformé.
Les danseurs expérimentent de nouveaux jeux de contacts : tour à tour socle, porteur ou voltigeur, ils utilisent cordes et contrepoids pour relier les corps. Dans les airs, une impression de légèreté apparaît, proche de l’apesanteur. Le vocabulaire hip-hop reste présent, mais déplacé dans un autre espace.
Portée par la musique d’Armand Amar et avec l’assistance de Marjorie Hannoteaux, la pièce propose une véritable inversion des codes, en habitant la scène dans toute sa verticalité.
La boxe avec Boxe Boxe (2010)
Créée en 2010, Boxe Boxe plonge dans un univers onirique où se rencontrent danse hip-hop, boxe et musique classique. Mourad Merzouki y fait écho à son passé de jeune boxeur.
Sur scène, le ring structure l’espace et permet d’explorer les liens entre danse et boxe : trouver son rythme, travailler son corps, répéter et persévérer. L’écriture joue sur un contraste entre poésie et puissance.
Dans cette pièce, l’artiste et l’athlète se rejoignent : tous deux s’engagent pleinement, avec rigueur, persévérance et dépassement de soi. Mourad Merzouki y ajoute aussi de l’imaginaire et de l’humour, pour déplacer les regards et faire émerger la poésie.
Le cirque et l’acrobatie occupent également une place essentielle dans son travail : virtuosité, prise de risque, exploration du déséquilibre et de la gravité. Dans Terrain Vague (2006), les corps évoluent autour d’agrès, entre vertige et suspension, tandis que Pixel intègre contorsion et illusion. Il y a aussi Babel (2025) inspirée du mythe de la Tour de Babel et imaginée pour Le Bon Marché Rive Gauche avec une performance spectaculaire qui mêle danse, cirque, acrobaties et voltige.
Cette interdisciplinarité traverse l’ensemble de son œuvre. Mourad Merzouki travaille avec la mode dans Catwalk (2025) et de grands événements comme pour Zéphyr, imaginé pour le Vendée Globe.
Des créations internationales
L’ouverture au monde et les tournées internationales sont essentielles dans le parcours de Mourad Merzouki. Elles permettent de diffuser son travail et de l’enrichir par la rencontre.
Très vite, le voyage devient un moteur de création. Il ne s’agit pas seulement de montrer ses pièces, mais de les transformer au contact des autres. Mourad Merzouki a ainsi travaillé avec des danseurs du Brésil, d’Algérie, de Guyane ou de Taïwan. Le hip-hop devient un langage capable de relier des territoires, des cultures et des histoires.

Depuis ses débuts, Mourad Merzouki poursuit une même ambition : ouvrir la danse hip-hop à de nouveaux horizons.
Ses spectacles explorent les rencontres entre disciplines, cultures et générations. Ils rappellent que la danse peut être un espace de partage, capable de réunir des publics très différents.
En faisant dialoguer la rue et la scène, la tradition et l’innovation, Mourad Merzouki a contribué à inscrire durablement le hip-hop dans la danse contemporaine. Aujourd’hui, il continue d’inventer de nouvelles formes où le mouvement devient un langage universel.

Lecture à compléter avec la série de podcast imaginée pour les 30 ans de la compagnie Käfig – épisode 305 à 309
Pour approfondir :
– Mouvement, Livre carnet de voyages, édition Terre Urbaine
– Käfig, 20 ans de danse, Édition D’ART, écrit par Agathe Dumont
Théa Breso
Théa danse depuis le plus jeune âge. Désormais danseuse pluri-disciplinaire, elle rêve d’une vie de danse et de voyage.
Depuis peu, elle enrichit sa pratique en posant des mots sur son art.
Les studios et les salles de spectacle sont un peu comme la continuité de son appartement.
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