Maguy Marin :
entre danse et théâtre, une révolution du geste

Crédits photo : May B– Carlos Fernandes

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Maguy Marin compte parmi les grandes figures de la danse contemporaine française.

Depuis plus de quarante ans, elle transforme la scène en un espace où le corps devient un langage critique : elle révèle les tensions sociales, les fragilités humaines et les contradictions du collectif.
Son œuvre, à la fois radicale, poétique et profondément incarnée, a contribué à redéfinir les frontières entre danse et théâtre et à inscrire durablement la Nouvelle danse française dans l’histoire artistique internationale.

En avril, le Théâtre national de Chaillot met à l’honneur l’univers de Maguy Marin : May B du 8 au 12 avril, Singspiele les 10 et 11 avril, puis Les applaudissements ne se mangent pas du 15 au 18 avril. Avant cette série de représentations, La Maison des Arts de Créteil accueillera également cette dernière pièce les 1er et 2 avril.

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De classique à Maurice Béjart : former, se déformer

Née en 1951 à Toulouse, fille de réfugiés espagnols, Maguy Marin grandit dans un environnement marqué par l’exil et la résilience. Formée à la danse classique à Toulouse et à Paris, elle devient demi-soliste à l’Opéra de Strasbourg. Elle poursuit son apprentissage à Mudra, à Bruxelles, où elle s’imprègne de l’univers de Maurice Béjart, ainsi que des influences théâtrales d’Alfons Goris et du travail rythmique de Fernand Schirren.

Ses premières expériences avec le groupe Chandra et le Ballet du XXe siècle l’amènent rapidement à explorer les liens entre gestes et dramaturgie.

Crédit Photo : Maguy Marin – Hervé Deroo

Maguy Marin commence à développer sa propre écriture chorégraphique – d’abord avec le Ballet-Théâtre de l’Arche et par la suite au sein de sa propre compagnie – centrée sur le corps réel et le mouvement organique plutôt que sur les figures académiques. Avec sa pièce Nieblas de Niño (1978), elle remporte le Grand Prix du concours de Bagnolet en 1978 qui confirme son élan créatif et propulse sa carrière. 

Une esthétique marquante

Maguy Marin s’inscrit dans le sillage de la Tanztheater allemande, mais avec une identité résolument française. Ses chorégraphies intègrent des éléments théâtraux, des situations de vie, des objets et des gestes inattendus, pour créer une danse qui pense.

L’artiste développe un art qui veut dépasser la seule question du mouvement. Son travail explore l’écriture du corps dans l’espace, son rapport au temps et à la rythmicité.

Les applaudissements ne se mangent pas © Romain Tissot

La théâtralité constitue le cœur de sa recherche : chaque geste, chaque déplacement, chaque silence devient porteur de sens. Dans cette perspective, le mouvement est toujours traversé par une dimension humaine et sociale. Les corps de ses interprètes sont concrets, parfois lourds, parfois entravés ; ils marchent, chutent, répètent, s’épuisent. Cette physicalité assumée produit une théâtralité sans décor spectaculaire.

La marche, motif récurrent dans ses créations, s’impose comme un élément central de son écriture chorégraphique révélant la puissance expressive du geste le plus simple. Par la répétition, le ralentissement ou l’unisson, elle peut devenir errance, procession, mécanique collective ou solitude obstinée.

Ainsi, la théâtralité chez Maguy Marin ne se situe pas en marge de la danse ; elle en est un élément essentiel.

 » J’avais une colère.
Une colère face au monde, aux injustices.
Il fallait qu’elle prenne forme. La danse m’a permis ça :
trouver des formes qui n’affaiblissent pas le propos »

Une démarche engagée

Chez elle, rien n’est neutre : tout est politique. Le corps devient un espace de résistance, un lieu pour interroger le monde et nos rapports humains.

Pour Maguy Marin, son art s’inscrit dans la lutte contre les violences du monde. Dans ses pièces, les corps révèlent la fragilité, la résistance et les contradictions et les tensions de nos sociétés. Elle met en scène les inégalités, les urgences écologiques, ou encore questionne les normes de beauté, démontrant ainsi que la danse peut être une forme de vigilance politique et sociale : un cri d’alerte et de conscience citoyenne.

Maguy Marin est guidée par cette urgence de rendre visible ce qui nuit à l’humanité, quitte à déranger et interpeller les spectateurs.
Son engagement n’est jamais didactique : il s’incarne dans la présence physique des interprètes et dans la manière dont le public est invité à ressentir, réfléchir et percevoir le monde autrement grâce à la danse.

Corps et mots : un dialogue sur scène

Chez Maguy Marin, corps et mots s’entrelacent souvent sur le plateau, deux langages qui se nourrissent et se répondent mutuellement.

Le texte est souvent matière et source d’inspiration : Maguy Marin puise dans les œuvres littéraires et philosophiques pour en extraire une dramaturgie et un fil conducteur où mouvements et déplacements dialoguent avec les mots. Ceux-ci sont parfois sur-articulés, effacés ou simplement suggérés, mais ils restent présents, intégrés à la dynamique de la pièce.

Mayb © Carlos Fernandes

L’intérêt de Maguy Marin pour les mots est donc réel : parole et mouvement coexistent pour créer un langage vivant et critique.
A partir de 1987, sa collaboration avec le musicien-compositeur Denis Mariotte ouvre de nouvelles possibilités d’expérimentations sonores et corporelles.

De la scène aux institutions : bâtir un espace pour créer

Dans les années 80, Maguy Marin franchit une étape majeure dans sa carrière en s’attachant à créer des espaces institutionnels qui favorisent la liberté artistique et l’expérimentation.

En 1981, la Compagnie Maguy Marin s’installe à la Maison de la culture de Créteil. Puis, en 1984, la compagnie évolue pour devenir le Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne où Maguy Marin continue ses recherches et son travail artistique.

En 1998, Maguy Marin devient directrice du Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, lui permettant de poursuivre librement ses recherches autour de la relation entre corps, rythme et espace.

Ces années-clés consolident sa position comme figure majeure de la danse contemporaine française.

Maguy Marin © Tim Douet

Une carrière jalonnée de créations et de distinctions

1978 : Grand Prix du Concours chorégraphique international de Bagnolet avec la pièce Nieblas de Niño

1981 : Création de May B, pièce fondatrice du théâtre dansé français

1985 : Création de Cendrillon pour le Ballet de l’Opéra de Lyon

1987 : Début de la collaboration avec Denis Mariotte (musicien)

1998 : Directrice du CCN à Rillieux-la-Pape

2001 : Points de fuite

2003 : Grand Prix de la danse du Syndicat de la critique pour Les applaudissements ne se mangent pas

2003 : American Dance Festival Award en récompense de son influence sur le monde de la danse

2006 : Prix spécial du jury du Syndicat de la critique pour Umwelt

2008 : Bessie Award pour Umwelt ; Grand Prix de la danse du Syndicat de la critique pour Turba

2010 : Description d’un combat

2016 : Lion d’or de la Biennale de Venise pour l’ensemble de sa carrière

Trois œuvres emblématiques

May B (1981)

Créée au Centre national de danse contemporaine d’Angers, May B est l’œuvre fondatrice de Maguy Marin. Inspirée par l’univers de Samuel Beckett, la pièce met en scène dix interprètes, le visage peint d’argile, dans une chorégraphie convulsive où la marche est centrale. Chaque corps semble fragile et puissant à la fois, oscillant entre grotesque et tragique, humour et cruauté.

May B bouleverse le regard porté sur la danse contemporaine : la scénographie, la gestuelle et la dramaturgie s’entrelacent et forment un langage indissociable. Sa diffusion internationale depuis quarante ans et sa résonance critique en font une pièce emblématique. May B est l’une des pièces de danse contemporaine française les plus jouées sur scène, avec plus de 800 représentations depuis sa création en 1981.

Cendrillon (1985)

Créée pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, Maguy Marin réinvente Cendrillon de Charles Perrault, en lui insufflant une énergie contemporaine qui repense le conte et les archétypes du ballet classique. Sur la partition de Serge Prokofiev, chaque détail participe à cette réinterprétation : les décors (une maison de poupées grandeur nature évoquant un magasin de jouets), les masques et les costumes qui déforment les corps. Les danseurs semblent surgir d’un rêve d’enfance : démarche hésitante, mouvements maladroits et déhanchements amplifiés, comme si des corps d’adultes étaient soumis aux lois d’un enfant qui grandit trop vite.Dans cette Cendrillon, le merveilleux demeure — la marraine, le bal, le prince — mais il se transforme.

Maguy Marin y insuffle une dimension sociale et critique, montrant que la danse contemporaine peut dialoguer avec le patrimoine classique et offrir une lecture nouvelle, à la fois poétique, drôle et profondément humaine.

Umwelt (2008)

Présentée au Joyce Theater à New York, Umwelt déploie un monde morcelé où les interprètes surgissent, disparaissent et se croisent dans une mécanique aussi précise que inquiétante. La marche, motif essentiel chez Maguy Marin,  n’est plus simple déplacement : elle devient révélateur des habitudes, des dominations, des automatismes sociaux. Derrière la rigueur formelle affleure une inquiétude profonde, presque politique. Récompensée par un Bessie Award en 2008, la pièce marque l’un des sommets de son parcours et confirme l’empreinte internationale de son œuvre.

« A quoi ça sert de faire des pièces de danse, de théâtre, ou autre, si ce n’est pas pour bouleverser un peu les gens qui viennent les voir ? D’abord se bouleverser soi-même, apprendre quelque chose en travaillant, faire de la création un terrain de recherche. Et puis le partager avec un public, pour éveiller les consciences.
Juste cela, finalement : éveiller nos consciences.» Maguy Marin

Maguy Marin a déplacé les frontières de la danse contemporaine française, en inventant un langage où chaque geste, chaque rythme, chaque interaction devient un acte de résistance. Elle a su allier rigueur, radicalité et poésie, créant des œuvres qui interrogent le corps, le collectif et la société.

Lecture à compléter avec le podcast 303 – Maguy Marin X Tous Danseurs et l’interview de Maguy Marin sur tousdanseurs.com

Pour approfondir :
Maguy Marin, le pari de la rencontre, réalisé par Luc Riolon, disponible sur Numéridanse
Maguy Marin, L’urgence d’Agir, un documentaire de Mambouch David

Théa Breso

Théa danse depuis le plus jeune âge. Désormais danseuse pluri-disciplinaire, elle rêve d’une vie de danse et de voyage.
Depuis peu, elle enrichit sa pratique en posant des mots sur son art.
Les studios et les salles de spectacle sont un peu comme la continuité de son appartement.

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