L’interview de nicolas brunet,
préparateur physique à l’Opéra de Paris

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Nicolas Brunet est préparateur physique à l’Opéra de Paris.

Il nous parle de son rôle dans la prévention des blessures des danseurs.
Avec Nicolas, on comprend mieux les spécificités du danseur, ses pathologies et les enjeux de la préparation et de la récupération physique.

Nicolas, peux-tu te présenter ? 

Je suis kinésithérapeute et ostéopathe, formé en préparation physique et en coaching mental du sportif.
Depuis 2012, je m’occupe de la prévention des blessures et de l’accompagnement des danseurs à l’Opéra de Paris.
Ancien gymnaste de haut niveau, je travaille également à l’Insep avec une partie de l’équipe de France de gymnastique.

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Pourquoi as-tu décidé d’exercer ton métier au service des danseurs et comment t’y es-tu préparé ?

Au sein d’un cabinet de kinésithérapie du sport et auprès du Docteur Tatiana Bellot, médecin de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris, je me suis vu confier quelques danseurs en rééducation et j’ai rapidement constaté qu’il y avait des ponts à faire entre la danse et la gymnastique.
A partir de 2010, l’Opéra de Paris a souhaité approfondir l’expertise sur l’accompagnement du danseur. Les choses ont donc convergé.
Et en 2012, ma collaboration avec l’Opéra de Paris a débuté.

Afin d’approfondir mes connaissances, j’ai pris des cours de danse classique et contemporaine pendant près deux ans. J’étais très curieux de connaître les sensations de cette pratique dans le corps et de mieux appréhender la culture et le vocabulaire technique de la danse. Cela m’a permis d’obtenir une meilleure écoute de la part des danseurs puisque nous avions un langage commun. 

Nicolas Brunet

“C’est cette expertise du monde du sport que l’on essaye d’apporter aux danseurs de l’Opéra”.

Quelle expertise apportes-tu au milieu de la danse ? 

Il y a certaines lacunes dans l’accompagnement des artistes dans la maîtrise de leur corps. Dans le milieu du sport, beaucoup de transversalité se met en place entre les différentes disciplines. Par exemple, à l’Insep, le service médical soigne les gymnastes et les basketteurs et des échanges peuvent ainsi se faire.
La danse étant dépendante du Ministère de la Culture, elle est plus en lien avec les pratiques artistiques comme la musique, ou les arts plastiques.
Hors, le seul qui a vraiment une démarche dans laquelle son corps est son outil est le danseur. En cela, il est beaucoup plus proche des sportifs que des autres artistes.
C’est cette expertise du monde du sport que l’on essaye d’apporter aux danseurs de l’Opéra de Paris.

Quel est ton rôle au sein de l’Opéra de Paris ?

J’ai un rôle d’accompagnement et de conseil pour la rééducation et le renforcement des danseurs. Pour mieux connaître leurs points forts et les axes d’amélioration, je leur fais d’abord passer des tests. Il est important de concentrer la préparation sur ce qui doit être optimisé parce que c’est principalement la source des blessures.

Je me rends à l’Opéra de Paris quatre fois par semaine, par tranche de 3 heures. C’est une présence qui est à la disposition des danseurs et non obligatoire. Ils viennent généralement me voir pour une blessure ou pour améliorer leurs performances. Les tests réalisés en amont me permettent de cibler les besoins. Concernant les blessures, je donne un premier avis avant le médecin, mais je ne fais pas de travail manuel, ni de massage, ni de manipulation d’ostéopathie ou alors de manière très exceptionnelle.

Crédit photo : James Bort

Quels sont les dispositifs mis en place par l’Opéra de Paris concernant l’accompagnement physique du danseur ? 

Toute une structure s’est mise en place depuis 2015, quand Benjamin Millepied est arrivé. Notre équipe est composée du Docteur Xavière Barreau, médecin du sport et nutritionniste et de Marion Borgne, psychologue du sport, avec qui je travaille quotidiennement. Chacun a son champ d’expertise, ce qui nous permet d’avoir une vision globale. Le danseur est ainsi soigné et accompagné dans son entièreté. 

Nous nous sommes également équipés en matériels avec notamment des appareils de cryothérapie et de pressothérapie qui sont des méthodes de traitement par le froid et par pression. Tout cela est réalisé grâce au mécénat : des personnes investissent pour la santé des danseurs et c’est une grande chance.
Les résultats sont au rendez-vous : les danseurs se blessent moins puisqu’entre 2015 et 2018, nous avons réduit de 50 % le nombre d’arrêts de travail et de 40 % le nombre de blessures. 

“Il faut faire autre chose que de la danse pour progresser en danse”.

Quelles sont les spécificités des danseurs ?

Les problématiques sont différentes entre le danseur classique et contemporain.
90 % des blessures chez le danseur classique sont liées aux pieds, aux hanches, aux genoux et aux mollets. Le danseur classique travaille beaucoup avec son pied. Les hommes sont souvent sur demi-pointes et peuvent avoir des soucis de sésamoïdes sous les métatarses. Le membre supérieur est assez peu touché.
Pour les femmes et le travail des pointes, les problèmes se manifestent majoritairement sur le coup de pied.
En ce qui concerne le danseur contemporain, sa pratique est plus proche du sol, avec des flexions de genou, moins d’en dehors et une capacité d’adaptation corporelle un peu plus importante. La danse contemporaine demande un peu plus de flexibilité et de travail sur les mains, ce qui entraîne des pathologies au niveau des poignets.

Crédit photo : Priscilla Pizzato (Documentaire Opéra de Paris, une saison (très) particulière)

Concernant la prévention, quels sont les conseils à appliquer au quotidien ?

Il faut faire autre chose que de la danse pour progresser en danse. Le plus important dans la prévention est de multiplier les activités, surtout chez les plus jeunes. Plus on retarde ce qu’on appelle la spécialisation, c’est à dire le fait de faire exclusivement une activité, plus on développe les capacités et la durabilité psychologique.

Il faut aussi bien préparer le corps et arriver une demi-heure avant son cours pour prendre le temps de travailler sur ce qui doit être amélioré.
Plus l’âge avance, plus le corps a besoin d’être préparé. 

Le gainage et la musculation sont également primordiaux.

A l’Opéra de Paris, nous proposons régulièrement des nouvelles séances de renforcement pour que les danseurs soient autonomes dans leur travail de prévention. 

Quel est le bénéfice de la récupération dans la performance ? 

La récupération est incontournable et elle est à mettre en parallèle de la charge de travail.
Il est important d’avoir des moments de récupération pour que le corps se régénère. Enchaîner les jours de travail sans repos est un facteur de blessure et peut ralentir la progression. Il faut donc faire varier la charge de travail. 

1 à 2 jours de récupération par semaine (mais pas deux jours de suite) sont nécessaires. La journée de récupération est une journée sans danse ou avec une activité à faible intensité qui permet de retravailler sur les muscles profonds, comme une petite barre, du gainage ou un cours de Pilates. 

La récupération peut aussi être active, notamment après un cours de danse, en faisant idéalement son trajet à vélo ou bien avec un peu de marche.

Il faut également savoir s’arrêter. Quand on danse tous les jours, lâcher prise pour mieux revenir à la barre est nécessaire. A l’Opéra de Paris, nous travaillons avec les différents services pour que le danseur ait ce temps de repos. 

Enfin, il faut bien s’hydrater et avoir une alimentation équilibrée, adaptée au besoin du danseur, sans s’imposer de restriction alimentaire car le corps a besoin d’un substrat énergétique pour pouvoir produire du mouvement. 

Crédit photo : James Bort (Dorothée Gilbert)

Comment appréhender la reprise de la danse après une longue période d’arrêt ?

Les danseurs de l’Opéra de Paris ont cinq semaines de congés d’été. Il est conseillé de complètement s’arrêter les deux premières semaines. Les saisons sont longues et les danseurs ont besoin de retrouver de la disponibilité émotionnelle pour la nouvelle saison. Sur les semaines restantes, un court programme de reprise progressive est recommandé. Un compte Instagram privé sur lequel des séances avec différents thèmes de renforcement musculaire est à la disposition des danseurs.

“Il est important d’avoir des moments de récupération pour que le corps se régénère et progresse. »

Si tu devais donner 3 conseils à des danseurs amateurs ?

1. Tout d’abord, avoir une pratique physique qui est préparatoire à la danse et faire de la récupération.

2. Ensuite, avoir de bons référents médicaux : la première personne à voir quand on est blessé est un médecin du sport idéalement spécialisé en danse. Ce n’est surtout pas un ostéopathe exclusif. L’ostéopathe est très compétent pour soulager les douleurs mais il n’est pas formé pour accompagner la blessure. 

Si de la rééducation est nécessaire, il faut aller voir un kinésithérapeute. L’ostéopathie peut alors venir en complément. Il ne faut pas hésiter à se renseigner pour avoir un référent médical avec une expertise dans le sport. 

3. Le troisième conseil, si l’objectif est de faire de la performance, est de travailler sur son hygiène de vie : manger équilibré, s’hydrater très régulièrement et surtout dormir car le manque sommeil est un des premiers facteurs de blessure. 

Un petit mot ou un grand mot que tu voudrais ajouter pour la fin ?

Cela me paraît très important de diffuser ce que l’on fait au sein de l’Opéra de Paris auprès de la  communauté des danseurs.
Le Centre National de la Danse promeut également des dispositifs pour la santé des danseurs et nous travaillons avec eux : capsules vidéo, sessions de renforcement musculaire pour les danseurs, ateliers sur les étirements et la nutrition etc.

Aujourd’hui, quelque chose se passe dans le monde de la danse concernant la santé du danseur et c’est très positif. 

Extraits du podcast EP. 135. Propos recueillis par Dorothée de Cabissole

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Dorothée de CabisSole
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