L’interview de Philippe noisette,
journaliste de la danse

Le Sacre du printemps / Common Ground[s], Pina Bausch, Germaine Acogny, Malou Airaudo

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Philippe Noisette est un amoureux de la danse.
Il aime la voir, curieux de découvrir de nouveaux artistes en devenir.
Et de Paris Match aux Inrocks, ce journaliste attentif et passionné se sent toujours investi du même rôle : soutenir la danse en formant et guidant des générations de spectateurs.

Comment la danse est-elle entrée dans ta vie ?

A la fin des années 80, j’étais jeune étudiant en sociologie des médias. Je ne me destinais pas au métier de journaliste, ni à écrire sur la danse. A cette époque, la danse contemporaine faisait sa révolution et un jour, je suis allé voir le spectacle Codex, de Philippe Decouflé. Je me suis retrouvé pris dans cette bulle de danse fantasque et folle. Dès la fin du spectacle, j’ai demandé à Philippe Decouflé une interview, ce qu’il a accepté. L’article a été publié dans le magazine “Pour la danse”.
Par la suite, j’ai continué à écrire, à voir des spectacles, sans savoir que cela deviendrait l’essentiel de mon activité. 

Ce que j’ai vu ce soir-là, c’est une jeunesse qui prend le pouvoir.
C’est formidable lorsque l’on est jeune de voir de jeunes artistes inventer de nouvelles formes, pousser les murs, se faire une place et amener une nouvelle danse en France.
Philippe Decouflé me disait récemment “j’ai eu la chance d’être né à la danse dans les années 80”.
Je suis un enfant de cette nouvelle vague, un spectateur attentif et passionné.

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Comment as-tu construit ta culture de la danse ?

Assez rapidement j’ai compris qu’il fallait remonter le temps, se demander « qui était Merce Cunningham », « pourquoi la danse en Allemagne » », qu’est-ce que le butô » ?
J’ai regardé en arrière pour comprendre le présent.
A l’époque, internet n’existait pas. Il fallait donc se rendre à la bibliothèque, discuter et écouter les critiques de l’époque. J’ai également vu beaucoup de spectacles.
C’est en voyant la danse qu’on la comprend mieux. C’est aussi en faisant soi-même des liens entre les écritures et les grammaires du geste : comprendre « pourquoi Philippe Decouflé est lié à Alwin Nikolais et à Merce Cunningham », « pourquoi il y a un lien entre Maguy Marin et Pina Bausch » ?
A l’époque, c’est tout cela qui me permet d’apprendre et de grandir, en gardant l’esprit ouvert et en n’oubliant pas qu’il y a eu une histoire avant.
Je sais que je regarde des artistes qui ont été précurseurs et qui eux-mêmes ont appris d’autres précurseurs.

Crédit photo : Claire Delfino (Philippe Noisette)

Quel regard portes-tu sur ton écriture de la danse?

Aujourd’hui, j’ai le sentiment de raconter des histoires autour d’un spectacle. Mon écriture a également évolué car j’ai plus de plaisir à faire des portraits, à rencontrer des artistes ou à faire des reportages. La critique elle-même est un exercice assez aisé mais qui ne me satisfait pas toujours : les formats sont assez courts, ce qui peut être frustrant. Il est difficile de ne pas se répéter. J’essaie de trouver des mots nouveaux. Je fais également en sorte que ma subjectivité ne prenne pas le pas sur quelque chose d’objectif. Il y a des spectacles dont je reconnais la valeur et le travail. Par conséquent, je fais très attention lorsque je fais une critique négative car je sais qu’il y a des semaines de travail. J’ai simplement parfois envie de dire à ces chorégraphes de ne pas trop en faire, d’aller à l’essentiel qui est de communiquer cette danse. 

Comment définis-tu ton rôle envers les spectateurs ?

Il faut faire un travail qui serve au spectateur, qui les accompagne. Le rôle que je joue c’est de dire au spectateur “prenez des risques, cela en vaut le coût”.
Je souhaite partager avec eux la diversité des écritures. Selon moi, il n’y a plus seulement une danse française mais de multiples variations comme les danses urbaines et le hip hop dont viennent Leïla Ka, Mellina Boubetra, Nach, Mourad Merzouki ou encore Fouad Boussouf. Ils proposent tous une nouvelle écriture qui va vers son public et qui invente son futur, c’est très intéressant. La danse contemporaine a plusieurs facettes et il y a vraiment des jeunes artistes qui arrivent et qui réveillent cette scène.

Crédit photo : Nora Houguenade (Bouffées, Leïla Ka)

“je suis avant tout un spectateur amoureux”.
philippe noisette

Quelles sont les joies et les difficultés de ton métier ?

L’une des difficultés est de ne pas perdre cette fraîcheur. On est parfois sujet à un peu d’ennui alors que l’on devrait être plus attentif. Cette lassitude se traduit de différentes façons comme de ne pas se forcer à aller à un spectacle qui est loin de chez soi, se dire que le chorégraphe est jeune et qu’on peut encore attendre avant d’aller le voir. 

Je regarde beaucoup de spectacles et j’ai toujours cette joie et cette envie de voir un artiste en devenir, de voir quelqu’un qui invente quelque chose, qui se trompe, qui ne fait pas un spectacle parfait mais qui sera là, dans quelques années. C’est la joie de mon métier, de voir pour la première fois. Lorsque j’ai vu le premier spectacle d’Alain Platel en Belgique, je ne savais qui il était et j’ai été très enthousiasmé. Des années plus tard, je le retrouve au Théâtre de la Bastille et je me dis que je ne m’étais pas trompé. 
J’ai également énormément de plaisir à avoir des relations suivies avec les chorégraphes, parce qu’on a fait des entretiens et parce qu’on a parlé de choses plus personnelles. J’aime leur conseiller d’aller voir des spectacles et j’adore que l’on en parle après. Il y a des jeunes artistes que je découvre par la parole et j’adore ces moment privilégiés, avec un dialogue riche et vrai. Je suis fier de ces moments partagés avec les artistes, c’est vraiment le sel de ce métier.

Le rapport au vivant, c’est cela qui est important dans la danse ?

Exactement. Sortir d’un spectacle en se disant que l’on a vécu un moment, c’est tout simplement se dire que l’on a vécu. Je trouve que l’émotion provoquée par les arts vivants est assez unique lorsque cela vous arrive pour la première fois. On s’en souvient toute sa vie. Quand on découvre un artiste ou une artiste, on est transformé, on va vivre avec cela pendant des jours et des semaines. Je sais que je vis avec certains spectacles depuis très longtemps. Cela m’enrichit, cela me nourrit . C’est bien sûr mon métier, mais je suis avant tout un spectateur amoureux. 
Je sais que beaucoup de personnes ont découvert la danse pendant le confinement en regardant des spectacles. Certains n’osent peut-être pas franchir le pas ni aller voir des spectacles en live mais il faut en profiter et y aller.
Les artistes ont également besoin de cela, de ce rappel au vivant, de ces instants partagés.

Quels spectacles vas-tu absolument voir dans la programmation de la nouvelle saison ?

Avant d’être critique, je suis fan du travail de Marlène Monteiro Freitas, chorégraphe cap-verdienne installée au Portugal. Elle est pour moi l’artiste la plus radicale mais aussi la plus passionnante de ces dernières années, à cheval entre la performance, la danse et le théâtre. Le Festival d’Automne va proposer 8 de ses spectacles, je vais donc revoir ses pièces et en découvrir d’autres. Je vais également découvrir le spectacle d’Angelin Preljocaj, Mythologies, avec une musique de Thomas Bangalter et des costumes d’Adeline André avec une compagnie classique et contemporaine. Je vais aussi voir Le Sacre du printemps de Pina Bausch avec des danseurs africains, d’autres corps et d’autres histoires de danse et je trouve cela formidable. Enfin, je vais continuer à suivre une artiste comme Dalila Belaza qui pour moi est le futur de la danse. Tout cela me met en joie.

Crédit photo : Peter Hönneman (Mal – Embriaguez Divina, Marlene Monteiro Freitas)

Peux-tu nous parler de ton prochain livre ?

Le prochain livre parlera de ces artistes qui ne rentrent pas dans les cases de la danse ou du théâtre. Ces artistes qui sont épris de performance, qui viennent de la danse mais qui veulent aussi faire du théâtre ou des images. Des artistes comme Giselle Vienne, Phia Ménard, Jérôme Bel et Aurélien Bory, qui adorent la danse mais qui ne sont pas de ce milieu à l’origine. J’ai envie de les réunir, de raconter ce qui les différencie. A travers cette collection de livres, créée par Elisabeth Couturier, je souhaite vraiment donner une boîte à outils aux lecteurs, qu’ils soient avertis en danse ou néophytes. La sortie de ce livre est prévue au printemps 2023. 

Dans son livre Danse Contemporaine Le Guide, Philippe Noisette décrypte le monde de la danse contemporaine au travers d’œuvres phares et de dates repères. Toutes les photographies de cet ouvrage sont de Laurent Philippe.
Découvrez l’ensemble des ouvrages de Philippe Noisette ici.

Crédit photo :

Extraits du podcast EP.120. Propos recueillis par Dorothée de Cabissole

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Dorothée de CabisSole
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